Ça chauffe dangereusement pour Luc Chatel. À quatre jours de sa présentation détaillée devant le Conseil supérieur de l’éducation – jeudi prochain –, la réforme du lycée, esquissée dans ses grandes lignes fin novembre, rassemble contre elle un front du refus de plus en plus large. Aux protestations de la FSU, première organisation dans l’enseignement, de la CGT éduc’action, des syndicats de lycéens UNL et Fidl, et des profs de sciences économiques et sociales, se sont ajoutées, ce week-end, celles des historiens.

Une mesure utilitariste et à courte vue hier, dans le Journal du dimanche, vingt universitaires et chercheurs ont lancé un appel retentissant contre la décision de rendre optionnelle l’histoire-géographie en terminale S. Des personnalités tels Jacques Le Goff, Jean-Pierre Azéma, Antony Beevor ou encore André Kaspi et Benjamin Stora jugent « impératif d’annuler » cette mesure « inspirée par un utilitarisme à courte vue, qui se trouve en contradiction avec les objectifs proclamés du système éducatif français sur le plan de la formation intellectuelle, de l’adaptation au monde contemporain et de la réflexion civique des futurs citoyens ».

Selon le projet de réforme, les lycéens ayant choisi la série scientifique n’auront plus de cours d’histoire-géo obligatoires en terminale. L’épreuve d’histoire-géo du bac serait organisée à la fin de la première. Année au cours de laquelle ils bénéficieraient de quatre heures de cours hebdomadaires pour cette matière, contre 2 h 30 actuellement.

Pour ceux qui le souhaitent, deux heures d’histoire subsisteront sous forme d’option en terminale. Le but officiel du ministère est de revaloriser ainsi les filières L et ES en dissuadant les candidats à des études comme Sciences-Po de passer par la série scientifique, plus valorisée et dans laquelle se lance un élève de terminale sur deux. Il s’agit aussi de renforcer la spécialisation en terminale S pour « mieux préparer » aux études supérieures et de faire de la place à « l’accompagnement personnalisé ». « On ne supprime pas le programme d’histoire-géo en terminale scientifique, ce programme sera vu en première, s’est défendu hier Luc Chatel. Que les élèves soient en filière scientifique ou littéraire, ils auront en première quatre heures d’histoire-géo, une discipline qui fait partie du tronc commun de matières partagées. L’histoire-géo va garder la place éminente qui a toujours été la sienne dans le système éducatif français. »

Le pouvoir face à ses paradoxes : l’argumentaire ne convainc pas. « C’est cocasse, voire ironique, a réagi Benjamin Stora. Rendre une filière optionnelle, c’est la condamner à terme. Or, tout le monde sait que l’enseignement de l’histoire est essentiel pour se situer dans le monde contemporain et affronter les défis du futur. » Et les signataires de l’appel ne manquent pas de souligner le paradoxe du pouvoir en place qui glorifie, un jour, les souvenirs de la « France éternelle » et détruit, le lendemain, leur apprentissage. « Au moment où le président de la République et son gouvernement jugent urgent de lancer un grand débat sur l’identité nationale qui doit mobiliser le pays, cette mesure, font-ils valoir, va priver une partie de la jeunesse française des moyens de se faire sur la question une opinion raisonnée grâce à une approche scientifique et critique, ouvrant ainsi la voie aux réactions épidermiques et aux jugements sommaires. »

La polémique fait tâche d’huile. Hier, de nombreuses personnalités – dont les UMP Hervé Mariton et Renaud Muselier – ont apporté leur soutien à cet appel des historiens. Pour Luc Chatel, l’affaire pourrait tourner rapidement au casse-tête.

Et cristalliser les mécontentements sur le dossier de la réforme du lycée, plus que jamais explosif.