Comment réagissez-vous à la volonté du président de la République de remplacer le juge d’instruction par un « juge de l’instruction qui contrôlera les enquêtes mais ne les dirigera plus » ?

Thierry Lefebvre. On veut faire croire qu’en étant détaché de l’enquête, on est mieux à même de la contrôler, ce qui est absurde. Évidemment, c’est quand on a les mains dans le cambouis qu’on se rend compte de ce qui se passe. Le discours que nous a servi Nicolas Sarkozy aurait pu être écrit au début des année 1980 : la suppression du juge d’instruction est un véritable serpent de mer, et l’argumentation du président de la République a été depuis longtemps contredite par les juristes, par l’expérience du terrain mais aussi par ce qui se passe dans le monde. En Afrique, en Amérique du Sud, au sein du monde arabo-musulman ainsi qu’en Asie, de plus en plus de pays optent pour le système à la française. À l’heure où l’on va jusqu’à inspirer la justice internationale, après l’échec patent des procès fleuves des criminels de guerre de l’ex-Yougoslavie (le plus emblématique étant celui de Slobodan Milosevic), on est en train de se décrédibiliser en se calquant sur un modèle américain à bout de souffle.

Quelle est la différence entre ces deux systèmes ?

Thierry Lefebvre. Dans le système anglo-saxon, deux enquêtes s’affrontent : celle du procureur qui cherche des éléments à charge et celle de l’avocat qui cherche des éléments à décharge. En France, l’enquête est confiée au juge d’instruction. On l’accuse d’être schizophrène, au prétexte qu’il ne peut être à la fois enquêteur et arbitre. Or, ce n’est qu’en menant l’enquête qu’il peut se rendre compte, au regard des éléments à charge et à décharge, s’il faut prononcer, en toute indépendance, un non-lieu ou un renvoi. Au contraire, dans le système anglo-saxon, que croyez-vous qu’il se passe lorsqu’un avocat se rend compte que son client est coupable ? Ou quand un procureur s’aperçoit qu’il n’y a pas lieu de poursuivre ? C’est dans ce système qu’il y a de la schizophrénie. Et c’est pour cela qu’il faut préserver l’existence d’une autorité indépendante qui enquête ET qui arbitre.

Pour se justifier, le président de la République a évoqué l’affaire d’Outreau. Qu’en pensez-vous ?

Thierry Lefebvre. C’est scandaleux. Car ce que propose Sarkozy va à l’encontre de toutes les leçons tirées d’Outreau. Députés et sénateurs ont en effet conclu qu’il fallait absolument préserver cette institution qu’est le juge d’instruction tout en l’améliorant pour répondre à toutes les critiques : la solitude, le manque d’expérience… Cela devait d’ailleurs aboutir à la création des pôles d’instruction. Ils n’ont toujours pas été mis en place, faute de moyens, nous dit-on. Sauf que des moyens, il va en falloir. Parce que, de fait, ce qu’annonce Sarkozy, c’est une refonte totale du système qui va changer radicalement la façon de travailler des avocats, des policiers…

Comment expliquez-vous cette volonté de faire la peau au juge d’instruction ?

Thierry Lefebvre. Vous comprendrez que quand on a la capacité de faire des enquêtes indépendantes, cela peut en gêner certains. Et pourtant, c’est grâce à l’enquête indépendante d’un juge d’instruction que Nicolas Sarkozy a pu être innocenté dans l’affaire Clearstream.