En termes sportifs, on dirait qu'il ne s'est rien passé dans la der­nière ligne droite, Le 22 avril, Ségolène Royal accusait un retard de deux millions de voix sur son rival UMP. Le 6 mai, Nicolas Sarkozy l'a devancée de 2,2 millions de voix,

Les reports de voix des candidats éliminés n'ont donc pas modifié le rapport de forces du premier tour. Se­lon les enquêtes, l'électorat de Bayrou s' est partagé également entre Sarkozy et Royal. Le noyau dur de droite (soit le score de Bayrou en 2002, 7 %) a opté pour l'ancien ministre de l'Inté­rieur tandis que les électeurs de gauche qui avaient par « tactique » choisi le président de l'UDF sont eux aussi rentrés au bercail. En réinté­grant, certes de manière hypothé­tique, ces 7 % au total de la gauche le 2 avril, on retrouve le score global de la gauche au premier tour de l'élect­ion présidentielle en 2002 (42 %) et en 1995 (40,5 %).

La France ne semble donc pas compter moins d'électeurs de gauche depuis une dé­cennie,même s'ils sont moins nom­breux à se retrouver dans l’offre poli­tique des différentes composantes de cette même gauche. De même que la droite dans son ensemble, extrême comprise, n'a pas affolé les comp­teurs,

La vraie «rupture» électorale ré­side dans le braconnage réussi d'une partie de l'électorat FN par la droite dite classique. Cette stratégie a fonc­tionné lors des deux tours, puisque le report de voix des électeurs de Le Pen a été massif (65 %). En valeur abso­lue, ce report s'établit à 6 % du corps électoral, soit exactement la différence finale entre Sarkozy et Royal. Cette absorption se lit d'ailleurs sur la carte d'une France électorale coupée en deux de chaque côté d'une ligne Le Havre-Marseille.

Ségolène Royal réalise ses meilleurs scores dans des terres de tra­dition radicale (Sud-Ouest) et démo­crate-chrétienne (l'Ouest) tandis que Nicolas Sarkozy arrive en tête dans la partie est du pays qui, en 2002, avait accordé à Le Pen ses plus forts scores. Par exemple: Sarkozy domine dans le Nord, l'Aisne, les Ardennes et la Somme, départements fortement tou­chés par la désindustrialisation, qui avaient voté Jospin en 1995 avant de placer en tête le leader de l'extrême droite en 2002.

De prochaines études de sciences politiques démontreront peut-être que le vote FN a servi sur le long terme à « recycler» des électeurs, jadis de gauche vers la droite.

Ces reclassements redessinent la France électorale au-delà de photo­graphies qui peuvent apparaître simi­laires: Ainsi, si Sarkozy (53 %) égale le score de Chirac en 1995 (52,64 %), la carte de leur implantation diffère, l'Ouest chiraquien et le Nord jospi­nien de 1995 ayant changé de couleur lors de ce scrutin présidentiel 2007.

 Le score de Nicolas Sarkozy, ob­tenu dans le cadre d:une participation massive et après cinq ans d'exercice du pouvoir par la droite, fait unique depuis trente ans, pourrait signifier une adhésion massive et uniforme du corps électoral français aux thèses li­bérales et autoritaires. 53 % des suf­frages pour le programme le plus à droite jamais porté sous la Ve Répu­blique, cela suffit d'ailleurs à illustrer le déplacement vers la droite du centre de grayité de la politique fran­çaise.

Pourtant, les enquêtes réalisées après les premier et second tour des­sinent une réalité plus contrastée. Que montrent-elles? Sur les deux millions de voix d'avance de Sarkozy, le 22 avril, 1,7 million provient du vote des retraités. C'est donc la "France qui se couche tôt" qui lui a donné un avantage décisif. Dans le reste de la population, les deux candidats arri­vent au coude-à-coude. Confirmation au second tour: le candidat de l'UMP a rallié 68 % des suffrages des plus de 70 ans et 61 % des 60-69 ans, ce qui lui assure la « bascule» pour la victoire.

Dans le reste de la population, c'est un vote «à l'ancienne », de classe, pourrait-on dire, qui ressort. Sarkozy domine chez les artisans et les commer­çants (82 %), les agriculteurs (67 %), les professions libérales et les cadres supérieurs (52 %) et les 25-34 ans (57 %), tandis que Ségolène Royal a emporté la majorité chez les 18-24 ans (58 %), les ouvriers (54 %), les em­ployés (51 %)et les professions inter­médiaires (51 %).

Lors d'un chat sur le site Internet du quotidien le Monde, Dominique Reynié, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, décryp­tait ainsi les résultats du premier tour: «Un pays qui vieillit démographique­ment est un pays à l'intérieur duquel les peurs sont plus nombreuses, plus grandes, la demande de protection plus forte, le conservatisme est plus affirmé, la demande de repli plus forte. C'est pourquoi on peut consi­dérer que la France s'installe dans une culture de droite. »

Au final, il ne s'agit pas de nier l'évidence, c'est-à-dire qu'une majo­rité de Français ont opté pour une droite dure et revancharde, mais de souligner que les anticorps de la so­ciété française sont peut-être plus co­riaces que ne le laisse entrevoir un coup de bambou électoral.