Il faut tout entreprendre pour faire mordre la poussière au candidat qui a la faveur du grand capital et du parti américain réunis. C'est, à la fois, une exigence de classe et un pari démocratique.

Avec Sarkozy et sa bande fillonesque, la charité remplacera comme jamais le devoir de so1idarité, 1a précarité généralisée rendra illusoire le bonheur du lendemain, le travail sera plus encore avili sous la loi  du capital.

Retour cependant sur le calamiteux premier tour.

Finalement, nous avons peut-être échappé au pire: le pire aurait été de n'avoir le choix, le 5 mai, qu'entre la droite du centre et le centre droit, l'extrême centre (P. Serna) et l’extrême droite, la droite claironnante et la droite honteuse !

Évidemment, tout au long de l’an 2006, nous espérions mieux, et, avec d'autres, malgré mes doutes croissants depuis le printemps, et mon abyssale méfiance, j’ai voulu jusqu'aux plus extrêmes limites, celles  où la question de la dignité d’être soi-même est en jeu, que puisse se dégager­ une candidature antilibérale unique: cela ne s’est pas produit, et beaucoup qui sortent meurtris de l’épisode, en veulent surtout au Parti communiste, tenu pour comptable de l’échec.           

En réalité, au-delà des contenus programmatiques ou des clivages sociaux, ce sont deux cultures politiques,  comme disent les historiens, qui viennent de loin et qui se sont affrontées: l'une, celle des communistes, la mienne, tient pour nécessaire l’existence de leur parti comme lieu interactif d'élaboration collective de savoirs propres, réceptacle de mémoire réfléchie, patrimoine vivant de valeurs symboliques et d’expériences cumulées, de pratiques éprouvées,école de responsabilité et d'abnégation; l'autre, plus en phase avec le tournant médiatico-publicitaire valorise l'immédiateté des choix, les affects, la spontanéité de l'imaginaire et de l’engagement de soi, exalte la force des procédures spectaculaires, le charisme du porte-parole qui  s'affiche sans vergogne plus que la rigueur des choix collectivement assumés.

Il faudra évidemment plus d’un tour ou deux pour surmonter un tel hiatus !

On objecte naturellement qu’un accord tactique, même boiteux, aurait donné un résultat moins désastreux. Je n'en sais rien, quoique je puisse le supposer; mais je sais, depuis Guibert, Bonaparte, et quelques autres, qu'il arrive qu'un choix tactique facile, par un retournement pervers mette en péril une orientation stratégique de longue durée et compromette au bout du compte l’existence même de l’acteur, du protagoniste.

Au surplus, qui me garantit que la dynamique, ainsi créée à gauche de la gauche n'aurait pas conduit, pour le second tour, à transformer le candidat de centre droit en seule alternative crédible du candidat de la droite étab1ie ?

Les citoyens électeurs sont devenus des supporters et des tacticiens qu'informent les médias (d’où la métaphore sarkoziste de la finale de Coupe que serait le second tour!)

J’y reviens donc: il n'est pas impossible que nous ayons échappé au pire!

 

Claude Mazauric est agrégé d’histoire, docteur ès Lettres, professeur émérite de l’université de Rouen. Il est l’auteur de nombreux travaux consacrés à l’histoire comme à l’historiographie de la Révolution française ou aux origines du communisme contemporain, dont les derniers en date :

  Une biographie d’Albert Soboul : « Un historien en son temps : Albert Soboul (1914-1982) » chez d’Albret (2003)
  Une nouvelle histoire de la Révolution française, avec Pascal DUPUY chez Vuibert (2005).